Je viens d’une petite ville de province, vous comprenez. Là-bas, c’est tellement calme qu’on peut entendre le tic tac de l’horloge des voisins. Ce qui est considéré après 22 heures comme tapage nocturne. Alors la nuit on arrête ses pendules et on les remet à l’heure le matin. On respecte la tranq-uillité des autres, nous. Moi, si un jour je fais un hold-up dans une bibliothèque, je mettrai un silencieux à mon flingue. C’est important le calme. Sentir ses nerfs se relâcher et devenir blancs. Les miens, ils sont tous noirs et noués de stress. Mais le pire, c’est que je l’ai cherché. J’habite près de l’Alexander Platz. La plus grande place de Berlin-Est. Juste à côté de la gare. Tellement près que les annonces des trains couvrent le bruit de ma télévision. J’ai été très étonnée la première fois que j’ai entendu le présentateur du journal de 20 heures gueuler: «En voiture s’il vous plait ! » Je n’ose plus rien faire. Quand j’ouvre le frigo, je dois faire « attention à la fermeture automatique des portières ! ». A chaque fois que j’allume une clope, on me rappelle qu’il est interdit de fumer. En plus avec le plan vigi-pirate, je suis obligée de jeter mes mégots sous le tapis du salon. Parfois j’ai l’impression que quelqu’un se fout de ma gueule...

Et s’il n’y avait que les annonces du personnel de gare! Mais il y a aussi les trains et l’équivalent du TGV, du RER, et puis le métro aérien, le tramway. Ça grince. Ça vrombit. Ça crie la ferraille. Sur la route à quatre voies, les voitures, les bus, les camions passent iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiinlassablement devant ma fenêtre. Pour rendre à l’avenir cette route encore plus fréquentable, une armée d’ouvriers manie des marteaux piqueurs directement devant la porte de mon immeuble. Mon appartement vibre toute la journée. Je ne dors plus de la nuit. Je suis tellement fatiguée que je pourrais me servir de mes cernes comme soutien-gorge.

Pourquoi on n’a pas de paupières aux oreilles ?

(Extrait de la nouvelle "Vous prendrez bien un bruit en désert")
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