prends ces mains
et jette-les dans le ruisseau
je me suis fais tatouer un matricule de camp de concentration sur le poignet
je me lève le matin et je le vois, comme des veines bleues, trop bleues, beaucoup trop bleues
je pourrais y enfoncer une seringue, injecter de l’héroïne, jusqu’à ce que les artères fassent des nœuds et qu’on ne distingue plus ni lettres ni chiffres ni ces veines bleues, beaucoup trop bleues
je regarde le ciel, ce matin, si rose, le soleil, qui frappe les bâtiments et leur interdit toute pudeur, le soleil qui rend le vert tellement vert
et je regarde mon bras, les chiffres et les lettres, le compte est bon, 6 millions, et pourtant là-bas, à auschwitz, il y avait tout ça
il y avait l’aurore, ou était-ce l’aube, ou bien l’aurore, ou alors le crépuscule peut-être, peut-être oui le crépuscule, tous les matins, et tous les soirs, le crépuscule avec ses couleurs invraisemblables, et la pâquerette qui dit : si j’avais des cordes vocales, tu ne me cueillerais pas, connard, non, tu me laisserais tranquille, parce que si tu t’approchais, je me mettrais à hurler
et puis il y avait les bourdons qui font les malins comme s’ils avaient volé une moto, alors qu’en fait un bourdon, ça ne sait même pas voler, parce qu’un bourdon ça pèse 1,2 g, 1,2 g avec des ailes de 7 mm², alors selon la loi de l’aérodynamique, c’est impossible, tout simplement impossible qu’il soit capable de voler, les bourdons ils ne savent voler que parce qu’ils sont persuadés qu’ils le peuvent
est-ce qu'ils le voyaient ça
est-ce qu'ils voyaient encore tout ça
ceux qui avaient un numéro de camp de concentration tatoué sur le bras
est-ce qu'ils voyaient encore tout ça
est-ce qu’ils voyaient sur la fleur, une pétale qui tombe et puis qui remonte sur la tige
oh non, c’est un papillon
et s'ils arrivaient encore à le voir, qu’est-ce qu’ils faisaient, avec la joie, cette joie absurde, intolérable, cette joie dans le cœur intolérablement confortable, cette joie immonde que procure parfois la nature
parce qu’il y avait l’automne aussi à Auschwitz, l’automne tout jaune, avec le soleil par terre, et quand ils arrêtaient de piocher et qu'ils levaient la tête, est-ce qu’ils voyaient le ciel, à des milliers de kilomètres d’eux, et même s’il avait été à un millimètre, ça aurait été trop, la distance ne se mesure pas en kilomètres mais en millimètres, un millimètre de trop suffit, un millimètre au bout de leurs doigts tendus suffit, un seul millimètre qui les séparent des barbelés, un seul millimètre suffit, un minuscule millimètre de trop suffit pour rendre les choses inaccessibles
un millimètre
que la lumière traverse sans problème
la lumière
la lumière qui a assisté à tout ça
la lumière qui regardait et qui n’a rien fait
ou alors qu’on m’explique
ce qu’ils faisaient les oiseaux
ce qu’ils faisaient pendant qu’on enfonçait du gaz dans les narines d’êtres humains
hein
qu’est-ce qu’ils faisaient les oiseaux pendant ce temps-là
ils gazouillaient
ils chantaient
ils en avaient rien à foutre les oiseaux
ils regardaient les hommes et les femmes et ils les laissaient crever
est-ce qu’ils étaient vraiment innocents les rouge-gorge
est-ce que la nature est un tout ou est-ce que tout est séparé
les êtres humains d’un côté et de l’autre les oiseaux
et les arbres
le bois qui sent si bon quand il vient d'être scié
le même bois
le même bois qui sert à faire du parquet et sur lequel on glisse en chaussettes
les mêmes planches clouées ensemble
complices
pour faire des baraquements
et les rails
qui arrivaient au milieu de nulle part
mais ils menaient bien quelque part ces rails
sur des champs
avec à droite
et à gauche
rien
que des baraquements
et le train
le même sifflement du train
que celui qui nous conduit en classe de neige, les joues rouges et les moufles accrochées à notre anorak pour ne pas qu’on les perde
le même sifflement du train
qui arrive au milieu de nulle part
sur un champ
avec à droite
et à gauche
rien
que des baraquements
et dehors le brouillard fulmine
les os se transforment en stalactites
l’hiver
l’hiver rigole bien
et les pelles
les mêmes pelles pour retourner la terre et aérer les fleurs
les mêmes pelles pour soulever des corps
et les jeter dans un four
le même four à pain que dans les pizzerias
mais c’est pas une pizza
c’est pas une pizza qu’ils y enfournent
c’est pas une pizza
c’est un cadavre
et l’odeur
cette odeur
extraordinaire
au printemps de l’herbe fraichement tondue
cette odeur
honteuse
cette honteuse beauté de la nature
qu’est-ce qu'ils en faisaient ?