AVANT-PREMIÈRE
Tu(e)

Tu te rappelles tout ce qu'elle t'a dit. Tu te rappelles les choses gentilles et tendres et les fois où elle t'a rendue dingue. Elle le faisait exprès. Tu crois ça parce que tu as une sainte tendance à la parano. Tu dissèques ses pensées et les tiennes jusqu'à ce qu'il ne reste plus aucune trace d'humanité dans ce bordel d'intimité. Tu arpentes dans ton cerveau des territoires tortueux à la recherche d'une preuve ultime. Tu aimerais explorer jusqu'au bout la signification du mot « confiance ». C'est dit, tu ne t'arrêteras qu'à l'expérience de la méfiance elle-même et de la destruction. Tu es pathétique. Pathétique, ton besoin de tout contrôler, pour te sentir en sécurité, pathétique, tes rituels de protection, tu deviens imperméable aux événements, tu crois, tu crois vraiment que ça ne t'affecte pas tout ça? Dans les grands moments de drames solitaires, tu serres contre un mur une femme qui pourrait lui plaire, une femme qui gémit et dont tu détruis le slip violemment, elle aime quand tu es violente, clac,s ur les fesses, tu la gifles, ta paume claque, encore et encore, moins ou plus fort, contre le corps cambré de cette conne, et la petite pute n'en finit pas d'haleter, ça en devient indécent, tu maintiens sa tête contre ta hanche, par les cheveux, contre le cuir de ton pantalon, pendant que tu défais les boutons, tu sors ton gode par l'ouverture, franchement tu n'as rien de mieux à faire ? C'est ça qui est terrible.Tu n'aimes pas les femmes gentilles. Celles qui ne sont pas dangereuses. Ne t'étonne pas bébé. N'ouvre pas de grands yeux ridicules de candeur lorsque tu tombes sur une tordue. Aucune fille un tant soit peu saine ne te supporterait.

De nouveau tu l'attaches sur la croix de Saint-André. Deux poutres disposées en X contre lesquelles son corps s'offre, cru, énervant de chair. Tu serres les cordes autour des coudes et aux poignets et tu lui bandes les yeux. Tu lui enfonces un bâillon à boule en cuir dans la bouche, tu sangles les lanières autour de son visage. Elle se taira. Elle fermera sa gueule pendant que tu lui fouetteras les seins. Tu les fouetteras encore et encore ses seins inconscients, tu les fouetteras puis tu enfonceras le manche du fouet dans sa chatte, petite pute, tu lui chuchoteras au creux de l'oreille, petite pute tu vois ce que tu m'obliges à faire ? Tu poses la main contre son cou et tu serres, tu tires son collier de chien, elle apprendra que dans l'excitation elle ne ressent plus la douleur, plus de la même façon, elle te suppliera de continuer, le torse rejeté en arrière, à présent il est allongé, les jambes écartelées et sanglées, tu enfonces un gode dans son vagin et ton poing s'abat, tu donnes de grands coups dedans, tu cognes pour qu'elle sente bien le gode à l'intérieur, une volée de coups de poings, martelée. Petite pute. Elle est incorrigible. Elle te met au défi. Elle te pousse à bout. Tu pourrais la tuer. D'ailleurs tu la tues. Souvent. Puis tu jettes les billets de banque sur son corps. Tu aimerais le faire avec désinvolture, superbe et calme, l'absence de responsabilité du millionnaire ou du gosse, quelque chose de racé, comme un type faisant valser son pardessus sur un canapé, un homme conscient de la trivialité du mouvement mais persuadé que sa propre valeur confère au geste de la grandeur. Ça pourrait être formidable. Mais elle n'a rien compris. Elle mélange tout. Elle veut se soumettre 24h/24. Ça t'épuise. Tu n'aimes pas ce qu'elle te fait devenir. Tu ne lui reconnais plus la moindre capacité à exercer un pouvoir sur toi. Tu l'écrases de ton mépris silencieux. Puis vous recommencez à zéro. Comme si de rien n'était. Tu décides qu'elle existe à nouveau. Au restaurant tu la provoques, tu lui poses des questions sur ses fantasmes, tu veux des précisions, elle te répond innocemment. Tu joues ton rôle à la perfection. Tu n'écoutes plus. Tu ignores ses questions. Tu es impolie envers le serveur. Tu n'accordes plus à personne le droit à l'erreur. Encore moins à toi-même. Ça t'épuise. Tu lui ordonnes de se couper les cheveux. Tu t'en fous de ses cheveux, mais elle a besoin qu'on lui donne des ordres. Ses cheveux courts, symbole de ton autorité, elle les aura toujours avec elle. Elle ne te quittera jamais.

Non. Ce n'est pas ça que tu voulais. Tu te souviens très bien que ce n'est pasce que tu voulais. Quand tu imaginais l'amour, il ne ressemblait pas à ça. Tu souhaitais avoir un impact positif sur son existence. Tu voulais qu'elle te murmure des mots arrachés à l'impossible, à l'impensable, tu voulais être extraordinaire, être l'élue d'un être extraordinaire, tu voulais être un prophète, tu es pathétique.

Tu aimerais redevenir cohérente. Mais la cohérence ultime mène au chaos. Par exemple la logique ultime pour un arbre fruitier, disons pour un poirier, la cohérence extrême pour un arbre poirier, c'est de produire tellement de fruits que faute de place sur les branches toutes les poires finissent par tomber par terre et pourrir.

Toi, tu te lèves le matin l'écœurement au bide. Tu as rêvé d'elle.Tu continues à y penser au réveil. Constamment tu penses à elle. Même si c'est pour lui cracher dessus, ça t'aide, ça t'aide à tenir. Tu ne sais pas comment vous en êtes arrivées là. Vous vous aimiez avant. C'est sûr. Tu en as la preuve. Tu accomplissais des choses que tu n'avais jamais faites. Pour elle. Rien que pour elle pure et douce. Des trucs qui ne t'avaient encore jamais traversé l'esprit. Ensuite il s'est passé quelque chose. Comme le premier mort qu'un soldat, un gamin, à peine dix-huit ans, tout juste sorti de l'adolescence, voit dans les tranchées. Ce cadavre anéantit toute sa croyance en l'adulte, il anéantit toute notion d'autorité dont l'adulte était le représentant, l'univers bâti à coup de mots s'écroule, il se retrouve épouvantablement seul, et c'est seul qu'il doit s'en sortir. C'est comme ça que naissent les cauchemars. A la suite d'incidents quotidiens de la vie. Sauf qu'au début de la première guerre mondiale, les casques étaient en cuir, en carton et en laine. Toi tu as perfectionné les protections. C'était nécessaire. Car vos jeux érotiques n'en sont plus. Ils ont été remplacés par de vraies séancesde punition. Sans début ni fin. Ta domination déborde de partout, elle prend toute la place, ça devient la vie, la vraie vie, et ça te fait hurler. Elle veut connaitre tes limites? Une gosse. Sa soumission ne satisfait pas un quelconque besoin d'expier. Ni un sentiment de culpabilité. Non, loin de là, au contraire, chaque coup que tu lui portes vient couronner son pouvoir, son abandon n'altère en rien sa maitrise de la situation, l'humiliation la place plus haut, parce que sous l'injure et les gifles elle jouit d'avoir été suffisamment loin pour mériter d'être punie.

Pourtant, toi, tu voulais de la douceur. Manifestement tu voulais de la douceur. Et tu souhaitais que le sexe sauvage soit compatible avec une relation respectueuse et douce. Tu voulais cloisonner. Lui dire, bébé, si tu savais à quel point tu es magnifique quand tu t'abandonnes... merci... Puis reprendre votre vie. Tu voulais murmurer le jour les mots confiés la nuit, avec l'effraction de l'obscurité, la protéger de la chute des étoiles qui se brisent comme du verre, l'exhumer de la honte, tout entière tendue vers la douceur, la dernière, la déplorable douceur, celle que vous auriez été capables de supporter sans vous écrouler. Tu voulais la couvrir de détails qui donnent de la réalité aux choses, faire briller le plat du poisson avec du produit vaisselle au citron pour lui rendre hommage, contempler avec elle attendrie les avions atterrir au ralenti, pendantque vous vous étreignez dans un tremblement de terre si complet et terrible que même l'arc en ciel s'en trouverait désarçonné. Tu voulais, avec tes mots, la glacer de coton, du coton comme de la bourre, des coups bourrés de coton à craquer, un carcan de coton contre son corps qui sourit. Et puis, tu voulais pouvoir te mettre à ses pieds sans risquer de perdre son estime. On ne peut pas faire mal avec du coton, on ne peut pas, mais on étouffe, ça remplit les poumons le coton et ça étouffe. Tu voulais les adorer, ses pieds. Les caresser, les nettoyer, les masser, les porter à ta bouche, les embrasser, leur rendre grâce, ses pieds, ses pieds incroyables qui l'ont fait avancer chaque jour et chaque heure sur la terre et sur le vent et sur l'eau, qui l'ont fait avancer si loin pour un jour la faire arriver jusqu'à toi.

Si seulement tu étais romantique.

Quand le rat n’est pas là...

Pourquoi vous préférez les chats aux souris ? Les chats, ils foutent des poils partout, ils ont la langue râpeuse, ils niquent la tapisserie, ils ont une haleine de thon, pendant la journée ils vous ignorent royalement et la nuit ils prennent toute la place sur l'oreiller... C'est parce qu'ils ronronnent ? C'est ça ? Ou parce qu'ils ont les oreilles en pointe ? Pourtant Mickey avec ses oreilles en disque vous l'aimez bien. D'abord pourquoi il a des gants blancs, Mickey, hein, Môsieur est trop raffiné pour montrer ses pattes ? J'aimerais bien voir comment Môsieur Mickey s'y prendrait pour changer une roue de voiture, nan, il le ferait pas, c'est sûr, ça lui foutrait du cambouis partout, ça doit être Minnie qui la change la roue, elle a dû prévoir des gants de rechange dans son petit sac. Piiiik. Tom et Jerry ! Voilà un dessin-animé instructif.

En tout cas, je tiens à vous dire une chose messieurs-dames les êtres humains: je vous hais. Vos chansons sont ignobles. Comment ça « Je l'attrape par la queue », hein, et quoi « Je la montre à ces messieurs » ? Que les choses soient claires, ma femme personne ne la montre à qui que ce soit, et puis personne ne lui touche la queue ! Et pourquoi elle devrait courir dans l'herbe, hein? Elle n'a aucune envie de courir dans l'herbe, voilà, elle déambule non-cha-la-mment. Mais le pire, alors ça vraiment le pire, vous vous rendez compte de ce que vous dîtes, trempez-la dans l'eau, trempez-la dans l'huile, ça fera un escargot tout chaud, m'enfin, c'est un appel au meurtre! Sachez que tout comme vos méchants matous, les souris non plus n'aiment pas l'eau, nan, en fait elles aiment le lait, tiens ça vous en bouche un coin ! Mais ça ne vous suffit pas, clap, de massacrer ces pauvres souris en les alléchant avec du fromage. Quand on pense que tant de souris meurent de faim. Vous imaginez la même chose en Somalie, attirer les humains avec un bol de riz, et schlack, leur trancher la tête ? Pourtant pensez-y, ça résoudrait le problème de la famine. Or non contents de les exterminer, il faut en plus que vous leur refourguiez vos déchets, j'ai nommé vos dents de lait?  C'est dégueulasse. Parfois il reste même du sang séché dessus. Et le pire, hein, alors ça vraiment le pire, c'est qu'elles doivent payer! Cette pièce qu'elles sont censées déposer sous l'oreiller? Pour vous débarrasser de vos poubelles, l'éboueur aussi doit glisser un chèque sous le tapis de l'entrée? Si au moins vous mettiez vos dents en or, mais non, radins ! Pourtant lisez la Bible, il est plus agréable de donner que de recevoir. Alors il n'y a plus que les boxeurs qui ont la foi ? Allez, un petit effort, au lieu des dents vous pourriez, je ne sais pas, mettre des minuscules cubes de gruyère, ou bien de la feta, c'est bien la feta, c'est blanc aussi.

Hein, quoi? Le passage à l'âge d'adulte est symbolisé par un trou… impressionnant pour un gosse… il a peur… la petite souris… rite initiatique… l'aide à grandir… lui indique que son entourage sait qu'il vient de franchir un stade important… Piiik. Les psychologues sont des cons. Car quand vous leur avouez à vos mioches que la petite souris n'existe pas, hein, que vous avez menti, que tout ça c'est du pipeau, qu'est-ce que vous croyez qu'il ressent le gosse ? En tout cas, dans ce domaine les Canadiens sont plus malins : la petite souris ils l'appellent la Fée des dents. C'est joli. Tellement beau que moult parents continuent la tradition même quand leur gamin n'y croit plus, c'est que, vous comprenez, le petit s'est pris au jeu, ça lui fait tellement plaisir… Le filou est surtout très vénal. Il a flairé le filon. Chapeau ! Première leçon de capitalisme à l'usage des enfants. Pourtant, vous en conviendrez, pas très romantique cet échange « dent » contre « argent ». Quoi ? La Fée des dents…  primordiale… convainc l'enfant d'avoir une bonne hygiène bucco-dentaire…  Ah oui, c'est ça, c'est ce que vous leur racontez à vos gosses: la Fée achète leurs dents afin de construire un magnifique trône d'émail pour la Reine. Or la Reine désire un trône blanc et étincelant, pas un siège plein de caries et de taches noires. Alors ne vous inquiétez pas, avec vos dentiers elle va construire un trône majestueux la Fée des dents, rien que pour vous, tout blanc et étincelant: une sublime cuvette des chiottes en émail véritable.

Ceci dit, vous vous demandez peut-être pourquoi je dis « elles » quand je parle des souris ? Parce que moi en réalité je ne suis pas une souris. Non, en réalité je suis un chien. Un chien né dans le corps d'une souris. C'est dramatique, je vous assure. Ma femme pense que je suis complètement maboule, que c'est parce que je refuse mon statut de souris, que je veux prendre ma revanche sur les chats. C'est faux. J'en ai rien à foutre des chats moi. Elle croit bien faire, la pauvre, elle se coupe en quatre, joue parfaitement son rôle de souris au foyer. Leur régime alimentaire étant omnivore, mais plutôt végétarien, disons principalement constitué de graminées agrémentées d'un peu de foin et de fromage, elle me prépare tous les jours ma ration de cinq grammes de graines de tournesol, de maïs et de sarrasin. Or moi j'ai besoin de viande, des kilos de chair fraiche, du bœuf, du lapin, de la volaille, peu importe, que ce soit consistant. Quant à mon prénom, Sirry, c'est effroyable, c'est pas un nom de chien. Je me suis rebaptisé Médor, c'est mieux, c'est moi, je le sens. Mais ma femme et mes parents refusent de m'appeler comme ça, ils n'ont pas l'habitude, et comme c'est mon père qui a choisi mon nom il en fait une histoire personnelle. C'est terrible, toutes les nuits je rêve que je grandis, je grandis, je suis complet, je suis beau, je suis fier, je cours à perdre haleine, je peux enfin aller chercher le journal, ou des charentaises, et puis j'abois, j'abois comme un dingue, c'est fou ce que j'abois, et j'agite ma queue, je creuse des trous dans le jardin, j'enterre mon os, et puis j'entends qu'on m'appelle Médor, Médor, je dresse une oreille, c'est ma maitresse, elle veut qu'on aille se promener, et puis je me réveille, et je me mets à pleurer, parce que je suis coincé dans mon minuscule corps de souris, et ma voix est si aigue que personne, personne ne me croit...

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